Attention, la randonnée telle que décrite ici est certes magnifique, mais n'est pas des plus
faciles ; elle est à la limite entre randonnée et alpinisme. Il faut compter au moins 10 heures de marche aller
retour, et quelques passages sont un peu délicats (l'utilisation des mains est parfois nécessaire) ou un peu
vertigineux, mais heureusement jamais les deux en même temps : une bonne forme et une certaine expérience de
la montagne sont donc nécessaires.
Et surtout, pour monter au sommet, au delà du col des Maures, il faut une météo impeccable pour les 3 ou 4 heures
qui suivent... Cela deviendrait vite une galère dans une couche épaisse de nuages (on risquerait fort de se perdre),
sous la pluie (cela doit bien glisser), ne parlons même pas d'orages (foudre sans doute fréquente).
Une passion pour la montagne corse
Depuis six années consécutives, nous passons nos vacances en Corse, pays bien adapté à des
vacances un peu sportives, alliant balade en montagne ou en rivière, planche à voile, etc, mais aussi repos, baignade
en mer ou en rivière, en des endroits incomparablement moins fréquentés que sur le continent.
Ce type de vacances convient aussi à nos trois enfants (entre 12 et 17 ans en 2003), qui semblent toujours encore
apprécier quelques journées un peu sportives, orientées vers la découverte et l'aventure.
Notre spécialité pour les randonnées : essayer en aller retour à la journée de découvrir les sommets ou les endroits
les plus reculés de l'île. Parmi les sommets gravis dans ces conditions : Monte Cinto, Monte Rotondo, Monte Incudine,
Monte Renoso, Migliarello, Maniccia, Punta Dell Oriente, Le lac de Bracca, Monte d'Oro, Monte Grosso... et sans aucun
doute la plus belle d'entre toutes nos balades : Paglia Orba.
Le départ
C'est le 27 août de l'année 2003 que nous avons atteint, dès la première tentative (ce qui n'a pas toujours été le
cas...), le sommet Paglia Orba, réputé parmi tous les sommets pour son extraordinaire beauté. On m'a donné deux
versions pour la signification en Corse de « Paglia Orba » : « Digitale Pourpre », elle me plait bien et « Plan
incliné », elle est moins poétique.
Pourquoi alors avoir attendu six ans avant d'y aller ? Tout simplement parce qu'à la lecture des différents guides,
on est à la limite entre randonnée et alpinisme d'une part, et qu'il faut compter au moins 10 heures aller retour
d'autre part : beaucoup de patience, donc, pour convaincre Sophie, mon épouse que cette nouvelle petite aventure
était tout aussi accessible en famille que d'autres grandes randonnées de la journée que nous avions effectuées.
La lecture sur Internet de plusieurs récits autour de l'étape correspondante du GR20 nous a bien confortés dans
cette opinion. Cette balade s'est d'ailleurs avérée plus facile que prévue, plus facile que le Rotondo par exemple.
Il est vrai que nous avions mis toutes les chances de notre côté : nous avons sélectionné la meilleure
journée possible en fonction des prévisions météo et avons effectué une reconnaissance préalable de la première
partie de la balade : celle-ci était nécessaire car nous avons prévu de partir avant l'aube : il est préférable
d'être à une altitude déjà élevée avant les fortes chaleurs estivales, et d'atteindre le sommet avant l'apparition
d'une trop forte couverture nuageuse fréquente dès la fin de matinée. La température s'est d'ailleurs révélée idéale
pendant toute l'ascension : 15° au départ, et apparemment très peu de variations jusqu'à l'arrivée au sommet ; quant
aux nuages, ils étaient bien présents dès midi, sans toutefois accrocher les cimes.
Lever à... 3 heures pour près de deux heures de route, et une arrivée à 5 heures du matin au parking du fer à cheval
(sur la D84 environ 2 km à l'est du col de Verghio), vers 1300 mètres d'altitude. Il fait encore nuit noire, aucune
lumière à l'horizon, des étoiles et une voie lactée découpant les masses noires des sommets avoisinants : une voûte
céleste, comme nous n'en avions pas vu depuis 5 ans (c'était alors en plein milieu du désert des Agriates, en Corse
bien sûr).
Tiens, une autre voiture sur le parking, immatriculée en Corse... Peut-être la voiture des bergers habitant la
Radule ? Peu importe... préparation et semblant de petit déjeuner pendant un petit quart d'heure, et départ à 5h15,
il fait toujours nuit noire.
Avec nos deux petites lampes torches, il faut trouver la meilleure solution afin que chacun de nous cinq y voie
suffisamment pour trouver ses marques sur le sentier qui ne pose d'ailleurs aucun problème, et qui rejoint très vite
le GR20. L'aube commence à pointer vers 6h00 lorsque nous passons devant la bergerie de Radule, et nous pouvons
éteindre nos lampes torches après avoir franchi le Golo sur une passerelle aménagée.
Le sentier se met alors enfin à monter en longeant le petit ravin du Golo, et vers 6h30, nous débouchons dans un
vallon bien plus large au plan de la croix, près d'une superbe piscine naturelle dont nous pourrons profiter au
retour. La lumière permettra bientôt de prendre les premières photos, et nous commençons à apercevoir Paglia Orba
à droite de la vallée, et à gauche Tafonatu.
Toujours sur le GR20, (ce qui simplifie beaucoup la randonnée, car rares sont les autres itinéraires bien balisés en
Corse), un peu avant la bergerie de Tula, nous quittons la vallée du Golo, en escaladant son flanc ouest. Nous
croisons un premier couple de randonneurs partis du refuge de Ciottullu Di I Moro, refuge que nous voyons
distinctement au loin.
Vers 1900 mètres nous atteignons, un peu avant le col de Ghiargiole, la crête qui nous ouvre une vue magnifique sur
la côte occidentale de la Corse, plus particulièrement le golfe de Porto, les calanches de Piana, et au fond le Capo
Rosso. Puis nous longeons la crête qui remonte doucement vers le refuge magnifiquement situé au pied immédiat de
Tafonatu et de Paglia Orba.
Il est un peu plus de 8 heures du matin, nous sommes maintenant au refuge, en forme, avec un bon moral, mais une
certaine appréhension pour la suite. Nous profitons de l'arrêt pour remplir nos gourdes, mais nous sommes surpris
de ne voir que 3 ou 4 personnes, alors que nous pensions trouver beaucoup de monde... Sont-ils tous déjà au sommet
de Paglia Orba ou bien sont-ils encore couchés ? Personne non plus sur les nombreux km de sentiers visibles à partir
du refuge... Il est vrai que la fin des vacances est proche, mais tout de même... les refuges du GR20 sont en général
bondés...
En tout cas c'est à partir d'ici qu'on peut accéder en deux heures environ à Paglia Orba, et d'ailleurs aussi en une
heure au trou du Tafonatu. Et dire que de nombreux adeptes du GR20 se contentent de passer la nuit au refuge... Quel
dommage !
Paglia Orba, le sommet
En partant du refuge, nous quittons le GR20, pour approcher le col des Maures. Le sentier est
encore très bien marqué. Ce sont les couleurs des pierres,
des rochers, des parois, souvent éclairés par un soleil encore bas sur l'horizon qui nous impressionnent le plus :
les qualificatifs rouge-sombre, pourpre conviennent sans doute le mieux, avec d'infinies variations de teintes. Le
dépaysement est total.
Il faut moins de 30 minutes pour atteindre ce col. Selon les topo-guides, l'itinéraire de Paglia Orba démarre un peu
avant, mais il semble y avoir plusieurs traces possibles, laquelle choisir ? Pour mieux « dominer » la situation,
David et moi gravissons le col, les autres préférant attendre.
C'était une mauvaise idée... une fois au col, à quelques dizaines de mètres sur l'autre versant, voilà 3 mouflons
(la mère et deux petits) guère farouches : ils nous regardent quelques instants, puis finissent par s'enfuir.
Evidemment, l'appareil photo était resté plus bas...
Il va falloir entreprendre maintenant l'ascension du pilier conduisant au sommet Ouest. Le départ n'est pas évident : il y a des cairns un peu partout, ce qui n'est pas
pour déplaire aux enfants : inutile de dire que nous allons avoir du mal à les garder à portée de vue, car pour eux
cela devient un jeu de piste. En fait, c'est eux qui font tout le défrichage, et après un bon quart d'heure nous nous
retrouvons tous devant la première option peu évidente, avec deux traces qui semblent diverger définitivement.
Nous choisissons les cairns de gauche (sur un petit ressaut de deux mètres facile à escalader suivi d'un « tunnel »
d'une dizaine de mètres de long) plutôt que les cairns de droite qui risquent de mener vers un autre itinéraire qui,
lui, nécessiterait un équipement selon les topo-guides.
C'est à ce moment que nous apercevons deux personnes, Magalie et Emile, montant droit vers nous (par un autre
itinéraire...) : on va attendre quelques instants, ils doivent savoir eux... Magalie reste avec nous pendant que Emile
explore un peu l'autre itinéraire... en revenant il confirme qu'il vaut mieux s'engager à gauche.
La situation permet de faire connaissance et nous resterons en fait ensemble jusqu'au retour au refuge. Il s'agit
d'habitants de Bastia, et c'était leur voiture, que nous avions aperçue sur le parking ce matin... Eux ont passé la
nuit au refuge... Emile a une grande expérience de la montagne corse, mais il n'était jamais monté à Paglia Orba.
Nous voici donc sept pour la conquête du sommet et tout se présente pour le mieux.
Les enfants ne sont pas impressionnés pour autant, et c'est toujours eux, bien plus rapides qui continuent à nous
ouvrir la voie. Nous les retrouvons au sommet du passage qui s'avérera le plus difficile techniquement : un mur
vertical de 3 mètres disposant de bons appuis, menant dans un sillon bien pentu d'une vingtaine de mètres atteignant
lui-même une petite plate-forme avec un nouveau mur un peu moins haut.
Ce passage n'est toutefois pas dangereux (aucune chute supérieure à 3 mètres n'est possible), mais une corde peut être
rassurante. On apprendra par la suite qu'une corde permanente y aurait été retirée il y a quelque temps (pour
dissuader les touristes ?) Sur le moment Emile et moi craignons avoir quitté la voie normale, mais ce n'était pas le
cas. C'est maintenant que nous avons la vue la plus spectaculaire sur Tafonatu, et son fameux trou d'une trentaine de
mètres de large.
Après la séance photo, nous croisons un groupe d'une douzaine de personnes toutes ravies, accompagnées par un guide,
qui redescendent du sommet. En demandant s'il n'y a pas d'autres difficultés, on nous répond « non, pas vraiment »,
avec un petit sourire narquois... En fait, quelques minutes plus tard, peu avant le sommet Ouest, un passage
impressionnant nous attend : il faut escalader un petit mur pour emprunter une vire de moins d'un mètre de large qui
s'engage sur la paroi nord-ouest de Paglia Orba... Face verticale de quelque 500 mètres de haut...
Réellement aucune difficulté technique ou risque (les alpinistes connaissant ce passage vont bien rire en lisant ces
lignes)... mais même sans être sujet au vertige, on se sent mieux à quatre pattes... et c'est encore plus
impressionnant lorsqu'on regarde cette vire de son point de départ, car on ne voit pas comment s'en échapper...
d 'ailleurs pour une fois, c'est Emile, et non les enfants qui ouvre la voie... heureusement qu'Emile et Magalie
sont là, car sinon il aurait fallu un temps certain pour convaincre Sophie de laisser les enfants s'engager sur
la vire... Au retour, nous avons croisé ici-même un groupe de randonneurs en train de renoncer... Ils peuvent
remercier Emile qui les a convaincus de franchir cette étape impressionnante.
Nous arrivons au sommet Ouest à 2420 mètres, et la suite est maintenant très facile : les enfants obtiennent
d'ailleurs l'autorisation de ne plus nous attendre. Il faut pourtant commencer par redescendre dans une petite combe,
la combe des chèvres, sur un terrain peu agréable (petits blocs de rochers à contourner ou escalader), puis après
cette combe, enfin un vrai sentier sur un plateau d'une centaine de mètres de large remontant doucement vers le sommet
principal qui culmine à 2525 mètres. La relative douceur de ce plateau contraste fortement avec les parois quasi
verticales qui en défendent l'accès.
Les enfants accèdent au sommet vers 10h45, nous autres une dizaine de minutes plus tard. Quelques minuscules cumulus
commencent à se former vers 3000 mètres (les vélivoles comprendront la digression...).
Nous y resterons une petite heure certes pour nous rassasier, mais avant tout pour profiter du panorama
exceptionnel : l'horizon est masqué uniquement vers le nord-est par Monte Cinto tout proche, plus haut de
180 mètres ; vers le nord, cirque de la solitude, passage réputé du GR20 entouré par Pic von Cube et Punta Minuta
(vous retrouverez ces endroits sur ce schéma figurant dans un autre chapitre) ; vers le sud, sur la ligne de crête
Capu di Guagnerola, Punta a Cricce puis un peu vers la droite Capu a Cuccula ; bien plus loin dans cette direction,
nous reconnaissons d'autres sommets : Monte Rotondo, Monte d'Oro et même Monte Incudine...
Et quelle vue plongeante sur presque toute la côte ouest, magnifique... très proches, les Calanches de Piana
prolongées par Capo Rosso, et la réserve de Scandola... A nos pieds, des précipices de plusieurs centaines de mètres
dans toutes les directions, à l'exception de celle par laquelle nous sommes arrivés; c'est ici que naissent les trois
superbes vallées du Golo, du Viro et de Laoscella.
C'est peut-être le moment idéal pour citer cet extrait du guide « Corse, 261 itinéraires de randonnées »
de M.Fabrikant et F. Denarié aux éditions Didier Richard, qui nous a permis de préparer presque toutes nos balades.
La Paglia Orba est incontestablement la plus belle montagne de l'île.
Tous les alpinistes sont d'accord sur ce point. Van Cube l'appelle la reine des montagnes corses.
Le
chemin du retour
Vers midi, les cumulus commencent à occuper une grande partie du ciel, et l'heure du
retour a sonné pour nous ; même si nous étions seuls au sommet pendant toute notre halte, sur le chemin du retour
entre le sommet et le refuge, nous avons croisé plusieurs personnes (sans oublier le groupe coincé avant la vire).
Nous nous retrouvons bientôt face à Tafonatu avec de nouveaux éclairages. La petite appréhension pour
désescalader les passages un peu délicats se révèle exagérée, même s'il faut compter plusieurs minutes pour les
franchir tous les sept, en croisant ceux qui montent (ceux qui font un peu de montagne savent bien qu'on croise
toujours les gens là où on a du mal à se croiser...)
Par endroits, le cheminement au cours de la descente n'est pas évident, et nous perdons même quelques
minutes pour retrouver un point de passage obligatoire : celui-ci se révèle être le point clef du petit labyrinthe
que constitue cette partie de la balade, là même où nous avions rencontré Emile et Magalie.
De retour vers le col des Maures, Emile et Magalie nous suggèrent de faire un tour au trou de
Tafonatu ; Ils y étaient montés la veille en arrivant au refuge, et nous expliquent que puisqu'on est là, on aurait
tort de s'en priver... c'est pas très long (une bonne heure aller-retour). Nous décidons toutefois, compte tenu de la
longueur du chemin retour, de rester raisonnable et de réserver cette petite ascension pour une future occasion.
David boude un peu, mais tant pis.
Au refuge, après avoir rempli nos gourdes, nous quittons Emile et Magalie en les remerciant
chaleureusement pour leur aide, puis nous reprenons le GR20. Il est tout à fait possible de descendre en fond de
vallée dès le refuge, mais nous préférons rester sur les crêtes pour pouvoir admirer encore la côte ouest, les
calanches de Piana, Capo Rosso,...
Il va bien falloir se résoudre à redescendre en fond de vallée, d'autant plus que d'autres réjouissances nous y
attendent : nous avions déjà repéré plusieurs vasques au cas où nous rentrerions à une heure raisonnable, ce qui est
le cas.
Nous voilà donc installés pour une petite pause baignade, toujours très agréable après un bon effort,
la température de l'eau est fraîche, mais raisonnable, et nous ne sommes pas les seuls à en profiter d'autant que les
vasques sont accessibles en moins de deux heures de marche à partir du parking du fer à cheval. C'est une bonne idée
de balade facile (balisage GR20), il faut cependant songer à s'avancer un peu dans la vallée supérieure du Golo, afin
de pouvoir profiter de la vue sur Paglia Orba et Tafonatu, et de trouver une vasque non "occupée".
Pour la dernière étape, nous aurons droit à nouveau au charme des épineux puis des feuillus, un
environnement en fort contraste avec le paysage minéral que nous avons pu admirer durant toute cette journée. Nous
arrivons au fer à cheval, il est 17 heures, deux heures de route nous attendent encore.
Les images de notre plus belle randonnée en Corse se succèdent dans nos esprits tandis que défilent
devant nos yeux d'autres paysages qui ne retiennent même plus notre attention, alors que nous les aurions trouvés
sublimes en d'autres instants.
Avant ce 27 août 2003, le thème « Quelle a été notre plus belle balade ? » faisait objet de débats, bien agréables au
demeurant ; mais à vrai dire, nous n'étions jamais arrivés à nous mettre d'accord tous les cinq. Depuis ce jour là,
Paglia Orba fait unanimité totale...
Un grand merci à Georges pour sa participation.
Je vous invite à découvrir de nombreuses autres aventures sur La Paglia orba.